Youn sun nah

Youn sun nah

huis clos

Une voix douce comme la soie, un visage d’ange et la gentillesse incarnée. C’est avec une joie non dissimulée que nous vous proposons de découvrir notre rencontre avec la seule et unique Youn Sun Nah, de passage à Sémaphore le 23  mars.

Bonjour Youn Sun Nah. Vous êtes une chanteuse de jazz, en tout cas vous êtes présentée en tant que telle. Après vous avoir écoutée, je me demande : êtes-vous vraiment une chanteuse de jazz ?

… [rires] Je ne sais pas vraiment. La musique que je fais se compose d’improvisations, de sessions acoustiques, le tout avec des musiciens de jazz. Mais je ne sais pas si je peux appeler la musique que je fais, du jazz. J’ai commencé à étudier le jazz lorsque je suis arrivée en France et en fait, je ne me suis jamais vraiment posé la question… mais plus le temps passe, plus les gens me le demandent. Avant d’arriver en France, je ne connaissais pas du tout ce qu’était le jazz. J’ai tout appris ici. Quand j’étais à l’école par exemple, je ne savais pas qui étaient Charlie Parker ou Miles Davis… J’ai vraiment commencé à partir de zéro. Lorsque l’on écoutait de la musique, des genres très variés, avec les autres musiciens, je demandais à mon professeur si on pouvait appeler cela ou cela du jazz. J’étais comme une éponge, à absorber les informations : alors je me disais, « si on peut appeler ça du jazz, je peux faire tel ou tel répertoire… ». Mais ce qui m’intéresse, c’est surtout de vivre le « moment », sur scène. Une fois que je suis avec les musiciens, je ne me pose pas vraiment la question. Après, je devrais peut-être y réfléchir [rires] !

Le jazz que vous proposez est singulier et ne ressemble pas au jazz, disons, traditionnel. Comment expliquez-vous cette différence ?

Quand j’ai fait mes études de jazz, dans une école spécialisée, on étudiait qui étaient les standards, en écoutant les légendes, en travaillant sur le Real Book, la bible du jazz… On utilise cette matière pour apprendre. Après avoir écouté toutes ces chanteuses légendaires, comme Ella Fitzgerald ou Billie Holiday, je me suis rendu compte que c’était un véritable plaisir pour moi. Je pensais que je ne pourrais jamais faire comme elles… j’ai essayé d’apprendre le swing mais je ne faisais que les imiter. Au fond, ce n’était pas moi. Mes professeurs m’ont fait écouter beaucoup de chanteurs et de chanteuses européens, avec une façon de chanter différente. Je pense que je suis davantage influencée par ces artistes européens. En écoutant leur musique, cela m’a donné envie de persévérer dans le jazz car… à l’école j’étais un peu désespérée puisque je ne pouvais pas vraiment chanter à la façon d’Ella Fitzgerald. Je voulais même laisser tomber. C’est en écoutant d’autres choses que j’ai été encouragée et que j’ai pu continuer. Ce qu’ont fait ces artistes américains, c’est juste intouchable et précieux. Unique. On ne peut pas le reproduire. Il suffit de profiter de l’inspiration magique qu’ils ou elles procurent. J’ai été influencée par beaucoup de choses : ces légendes américaines, le jazz européen plus à ma portée mais aussi mes souvenirs de Corée…

Justement, vous venez de Corée du Sud. Quelle est la place du jazz dans ce pays ?

Il n’y a pas beaucoup de personnes qui écoutent du jazz. C’est très minoritaire. Même si la Corée accueille l’un des plus grands évènements de jazz d’Asie. Il n’y a pas d’Histoire du jazz comme il peut y avoir en France par exemple ou dans d’autres pays européens. Cela vient, petit à petit, mais il n’y a que très peu d’occasions d’entendre du jazz.

Dans la plupart de vos chansons, vous chantez en anglais. Pourquoi chanter en anglais ?

Comme je vous l’ai dit, lorsque je suis arrivée en France, je ne connaissais pas le jazz. Quand je me suis mis à en écouter, toutes les chansons, tous les standards étaient en anglais. Simplement, je pensais que pour faire du jazz, il fallait chanter en anglais… J’ai vu que beaucoup de chanteurs et chanteuses français chantaient également en anglais. Alors je leur ai demandé pourquoi ne chantaient-ils pas en français. Ils m’ont dit que le jazz devait être en anglais. Je ne comprenais vraiment pas car la langue française est tellement belle ! Avec le temps, j’ai aussi essayé de chanter en coréen ou en français…

En 1995, vous arrivez en France où vous vous formez et commencez une tout autre carrière. Pourquoi Paris ?

J’étais très fan de chansons françaises. Je le suis toujours. Quand j’étais au lycée, j’avais une professeure qui était vraiment fan également. Tous les jours, lorsque les cours étaient terminés, elle nous passait un morceau ou deux. Et je suis tombée amoureuse de cette musique. J’ai longtemps hésité. Je voulais apprendre la chanson française et j’ai su que la première école de jazz en Europe était à Paris… et voilà j’ai choisi Paris.

En Corée, vous étiez connue pour vos prestations dans plusieurs comédies musicales. Cette discipline vous manque-t-elle aujourd’hui ?

Non, pas du tout [rires] ! J’ai commencé la comédie musicale par hasard. Ma mère fait partie de la première génération coréenne à faire de la comédie musicale. C’est un genre assez difficile : il faut savoir chanter, danser et faire du théâtre. Je n’avais aucun entraînement pour faire tout cela. Un ami a envoyé une de mes démos à un metteur en scène qui cherchait des artistes pour sa comédie musicale. Puis un jour, je reçois un coup de fil du metteur en scène qui me dit qu’il a vu la démo (que l’on avait faite à l’Université…) et qu’il est intéressé ! J’ai appelé mon ami en lui demandant pourquoi il avait fait ça car, la comédie musicale, ce n’est vraiment pas moi. Finalement, j’ai essayé et j’ai eu un rôle sans danse et avec très peu de jeu théâtral. Ensuite, j’ai eu d’autres occasions mais je me suis rapidement rendu compte que ce n’était pas pour moi car je pense que lorsque l’on fait de la comédie musicale, il ne faut faire que ça. Je n’étais pas prête… je voulais juste apprendre le chant !

A l’écoute de Momento Magico, j’ai découvert une voix assez incroyable. Vous semblez être à l’aise avec votre voix et surtout capable de tout faire. Est-ce le cas ? Pourriez-vous chanter du rock par exemple ?

Je pense que tout le monde peut le faire [rires] ! Après, ce n’est qu’une question d’ouverture par rapport aux différents genres musicaux. Certaines personnes n’aiment pas chanter tel ou tel style, d’autres se concentrent sur un genre en particulier… je suis quelqu’un d’assez curieuse. Comme je ne connaissais pas grand-chose, tout m’intéressait. J’aime beaucoup le rock ! Donc oui, pourquoi pas. J’ai eu l’occasion d’être invitée à participer à l’enregistrement de l’album du guitariste de jazz Nguyên Lê, composé de titres de Led Zeppelin, puis à un autre album hommage à Pink Floyd auquel j’ai aussi participé…

Vous disposez d’une certaine affinité, d’une sensibilité naturelle pour le jazz. Comment est-il devenu une « évidence » pour vous ?

Je me rends de plus en plus compte que, je me sens vraiment bien sur scène lorsque j’ai beaucoup de liberté. Le jazz m’a permis d’être libre, d’être moi-même. Il y a beaucoup de place pour chaque musicien sur scène. Ils peuvent s’exprimer à leur manière et tout le monde accepte cela. Et c’est cela que j’aime le plus dans le jazz. Il y a un dialogue incessant, il y a sans arrêt de la communication. Tout cela est, en plus, unique. Chaque concert est différent. Même s’il y a les mêmes thèmes, quelqu’un va faire une chose différente, ce qui rend ce moment unique. C’est cela que j’aime.

Pensez-vous que d’autres genres musicaux peuvent vous apporter cette « liberté » ?

Je ne connais pas toutes les musiques du monde mais j’imagine que d’autres musiques sont basées sur l’improvisation… Par exemple, il y en a dans la musique traditionnelle coréenne. Je pense qu’il y en a aussi dans la musique africaine. Cette liberté doit se retrouver dans la musique traditionnelle et folklorique en général mais, je ne peux pas vraiment dire… En tout cas, le jazz est un style qui me donne des libertés.

On écoute She moves on, votre dernier album, comme une nouvelle étape. Est-ce le cas ? 

Je voulais aller aux États-Unis et faire de la musique avec des musiciens américains. Jusqu’à maintenant, j’avais joué avec des musiciens européens. J’ai toujours été curieuse de découvrir le pays où est né le jazz. Depuis toujours, il y avait cette idée dans ma tête, de découvrir comment ça se passe là-bas. L’occasion s’est présentée. Je suis partie comme ça, à la découverte de leur façon de travailler cette musique. Je ne pensais même pas que j’allais enregistrer un album ! Ces échanges musicaux étaient vraiment géniaux.

Quelles ont été et sont encore vos sources d’inspiration ?

La vie en général je pense. Mais je suis toujours impressionnée par la musique des autres et par le nombre de musiciens extraordinaires qu’il y a tout autour de nous, sur la planète. Ce sont aussi eux qui m’inspirent… Ce n’est pas juste une personne ou un groupe en particulier.

Pour conclure et en trois mots : qu’est-ce qu’apporte un concert de Youn Sun Nah ?

Il y a beaucoup d’Amour ! Je sens beaucoup d’amour venant du public, j’essaie de lui en donner un maximum mais… j’en reçois beaucoup plus ! L’Amitié [rires] ! car j’ai des fans qui sont devenus des amis, me donnant beaucoup de conseils et d’encouragements. Je suis partie pour deux ans et quand je suis revenue, je pensais qu’ils m’auraient oublié mais non ! Enfin, il y a le Voyage. Les musiciens, le public et moi, nous voyageons : quand je chante une chanson traditionnelle coréenne en France, nous partons en Corée… quand je chante une chanson française en Chine, je les emmène en France avec moi… Voilà.

© Sung Yull Nah 

Info+ 

► 23 mars à 20h30 • Sémaphore (Cébazat) • 04 73 87 43 43