Rencontre avec Jean-Marc Grangier

Rencontre avec Jean-Marc Grangier

ITW HUIS CLOS
huis clos

Après une 20ème saison anniversaire et historiquement réussie, la Comédie Scène Nationale de Clermont-Ferrand convie le public à une 21ème saison « construite de toutes sortes d’émotions ». Octopus Magazine a posé quelques questions au directeur de la Comédie : Jean-Marc Grangier. 

Bonjour, Jean-Marc Grangier. Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer votre rôle, en tant que directeur de la Comédie de Clermont-Ferrand ?

Être directeur d’une scène nationale, c’est mener en parallèle trois fronts principaux : programmateur en relation avec de nombreux artistes et compagnies, chef d’une équipe en charge de la réalisation du projet que l’on porte et interlocuteur des élus et techniciens de chacune des collectivités qui financent la structure, ainsi que du Ministère de la Culture et de ses directions. C’est un métier qui s’exerce dans la passion, au contact des publics pour lesquels on travaille, en étant pratiquement tous les soirs dans les salles de spectacle, souvent en route pour de petits ou grands voyages dont le but est la découverte d’œuvres nouvelles et l’échange avec les artistes.

La Comédie de Clermont-Ferrand, c’est une « scène nationale ». Que signifie ce label ?

Ce label est attribué par l’État à des théâtres implantés sur l’ensemble du territoire français qui défendent une certaine vision du spectacle vivant : créatif, inventif, porteur de sens. Il s’agit d’un réseau de lieux, héritier d’une volonté de décentralisation, de démocratisation de la culture, qui cherche à confronter l’art et les habitants en favorisant leur rapprochement, leurs échanges.

Vous êtes à la tête de la Comédie depuis 2002. Comment les choses ont-elles évoluées depuis ?

J’étais bien conscient, en prenant le poste, de la difficulté de faire vivre un tel concept sans bénéficier d’un théâtre affecté – une adresse, un toit – puisque la programmation de la scène nationale de Clermont-Ferrand, depuis sa création il y a 20 ans, est accueillie dans les salles municipales. J’ai dans un premier temps développé un projet artistique et culturel qui était nouveau à l’époque : autant de spectacles de danse que de théâtre, un regard ouvert sur les artistes du monde, le croisement des disciplines artistiques et un attachement constant à la forme (mise en scène ou chorégraphie). Puis j’ai cherché à attacher à ce projet un public fidèle et investi, puis à le faire croître, pour défendre auprès de nos partenaires financiers la nécessité de doter la scène nationale, ainsi constituée, d’un lieu propre. C’est ainsi qu’on en arrive à la construction d’un théâtre destiné à accueillir les conditions les meilleures artistes et publics et faire vivre, au cœur de la cité, des échanges riches et inspirants. Nous en sommes là aujourd’hui. Près de 95% de fréquentation, plus de 60 000 spectateurs par saison et près de 6 500 abonnés dont 32% ont moins de 27 ans.

Bientôt, la Comédie de Clermont-Ferrand disposera d’un lieu identitaire digne d’une ville culturelle comme Clermont. Que pouvez-vous d’ores et déjà nous dire concernant cette nouvelle salle ? Pourquoi un tel besoin ?

Le besoin se ressent de plus en plus avec notre croissance. Nombre de spectateurs ne trouvent pas les places disponibles qu’ils souhaitent à certains moments de l’année. Encore qu’en se renseignant auprès de la billetterie, on peut s’inscrire sur des listes d’attente et découvrir qu’au dernier moment on peut encore trouver des places. Mais ce lieu, le théâtre de la Comédie scène nationale, va pouvoir répondre à ces demandes et aussi faire vivre le projet que nous proposons au quotidien. Ce théâtre sera comme une maison où l’on pourra se rendre pour boire un verre, donner un rendez-vous, danser, assister à diverses rencontres en plus de voir des spectacles. Eduardo Souto de Moura, l’architecte qui conçoit notre équipement est un très grand maître de l’architecture (prix Pritzker 2011, équivalent d’un Nobel). Ce qui signifie que l’on viendra également à Clermont-Ferrand pour visiter ce théâtre qu’il y aura construit.

Les résultats affichés de la 20ème saison de la Comédie étaient particulièrement bons, si ce n’est très bons. Comment expliquer cette réussite ?

Je ne sais pas si on peut jamais expliquer totalement une réussite. On peut supposer que c’est l’addition de tels et tels moyens et programmes qui ont porté leur fruit. J’ai du mal à énoncer clairement des arguments précis pour justifier le succès actuel de la Comédie. Peut-être que c’est le résultat de beaucoup de travail. Je pense là à chacun des membres de l’équipe avec qui je suis très heureux de travailler. Leur engagement, leur professionnalisme et leur esprit sont reconnus et salués par toutes les équipes artistiques de passage. Ce n’est pas si courant et je suis très conscient de ma chance d’avoir de tels collaborateurs.

→ Pour beaucoup, la saison culturelle proposée à la Comédie se veut « élitiste ». Comprenez-vous et que pensez-vous de cette qualification ?

Je sais qu’aujourd’hui, il est revenu à la mode de qualifier hâtivement d’élitiste tout ce qui demande un peu d’effort pour être appréhendé. Le savoir, le rapport à la beauté qui permettent de s’améliorer, de s’élever devraient être pour nous tous un but. Je reconnais ne pas agir pour tirer vers le bas, vers le plus consensuel. Dans nos programmations, il y a toujours des spectacles très faciles d’accès. Et je vous assure que je vois régulièrement des gens peu habitués au monde culturel, comme des jeunes en difficulté scolaire, qui captent tout et disent des choses profondes et justes à propos de ce qu’ils viennent de voir.

Cette année encore, les subventions dédiées à la Culture sont revues à la baisse. Quelles actions sont mises en place pour « lutter » face à cette baisse ?

De la part de l’État, pour l’instant, il n’y a pas de baisses annoncées. Françoise Nyssen, femme d’une rare qualité vient d’investir le poste de ministre de la Culture, on peut la laisser arriver en confiance et écouter ce qu’elle nous propose. La culture n’est hélas pas une compétence obligatoire pour les collectivités comme le conseil départemental ou le conseil régional. Quant à la Ville et à la Métropole, je connais peu d’acteurs culturels, peu de publics intéressés par ce secteur, qui aient la chance d’avoir une élue à la culture comme Isabelle Lavest, vive, percutante, très présente et prête à défendre les dossiers et un Maire comme Olivier Bianchi, porteur de belles ambitions capables de faire entrer Clermont-Ferrand dans le 21e siècle avec notamment l’enjeu de visibilité et de fierté citoyenne d’une candidature pour Clermont Capitale européenne de la culture 2028. De très nombreux collègues, à l’échelle nationale, envient ma chance de collaborer avec de telles personnalités.

En ce qui concerne la prochaine saison, vous parlez de saison de transition. En quoi consiste-t-elle ?

Nous sommes à deux ans de l’installation dans le théâtre de la scène nationale, ce qui représente deux saisons à vivre d’ici là. Elles sont pour moi des saisons de transition parce qu’elles préfigurent un rythme de programmation différent, avec des séries de représentations plus longues, et des spectacles qui se joueront parallèlement dans deux salles. Le compte à rebours est lancé. J’essaie de concevoir des programmations qui préparent l’équipe de la Comédie et ses publics à passer sans heurts d’un équipement à l’autre pour que chacun puisse profiter pleinement de tous ces nouveaux plaisirs et conforts qu’apportera le théâtre.

Mis à part la future salle, quels projets « d’évolution » sont envisagés par la Comédie ?

Il n’y aura pas qu’une salle mais deux salles de spectacles et une salle de répétition. L’évolution sera une révolution ! Notre équipe de billetterie, dans un espace vivant et accueillant, ouvrira le théâtre tous les jours à partir de 12h30. Je souhaite aussi que l’on vienne dans ce lieu pour y boire un verre, déjeuner entre amis, tenir des rendez-vous professionnels, mais aussi pour recueillir des informations sur des associations d’entraide, assister à une répétition, une conférence, une soupe-lecture… Certains soirs, après un spectacle de danse en grande salle, la deuxième salle se transformera en boîte de nuit… Enfin nous pourrons faire vivre la rencontre avec les artistes au quotidien de mille façons différentes. Mais je ne vais pas tout vous révéler déjà !

Comment définiriez-vous les objectifs de la Comédie à Clermont-Ferrand ? Au sein du Puy-de-Dôme ? Et de la grande région auverhônalpine ?

La Comédie est la seule et unique scène nationale de l’ex-Auvergne. Implantée sur le versant ouest de cette nouvelle grande région, elle souhaite affirmer son rayonnement grâce à sa vitalité artistique, son ouverture sur le monde, ses actions de coopération et d’animation territoriales comme avec la Biennale de la danse de Lyon. Dans le département, nous sommes très présents auprès de nombreux établissements scolaires aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain et nous allons développer un réseau de villes partenaires pour accueillir avec nous la Biennale de la danse. J’ai rencontré auprès des élus et de mes collègues de ces villes un chaleureux accueil et je me réjouis des futures collaborations que nous allons partager.

Pour conclure en une phrase : à quoi doit s’attendre le public avec la 21esaison de la Comédie de Clermont-Ferrand ?

De l’émotion, toutes sortes d’émotions…. C’est ce qui nourrit notre désir de vivre.

© Jean-Louis Fernandez