PIERRE ARDITI

Pierre Arditi, 90 minutes avec, Becker's Prod, Culture, Spectacle, Octopus Magazine

PIERRE ARDITI

huis clos

Pierre Arditi a été le premier à tester le concept créé par Becker’s Prod : 90 minutes avec… Il revient le 13 mai à l’Opéra-Théâtre partager avec le public ses expériences et ses anecdotes, pour notre plus grand plaisir. En attendant ce festin de mots, voici une petite mise-en-bouche, que le grand comédien nous a offert avec une exquise simplicité.

 

Merci d’avoir bien voulu m’accorder un peu de votre temps plus que compté. Vous venez à Clermont-Ferrand pour vous prêter à un jeu particulier : 90 minutes avec… Pourquoi avoir accepté ce projet ? Êtes-vous arrivé à un moment où vous avez envie de vous raconter ?

Je passe ma vie à me raconter. C’est mon métier. Jouer n’est pas quelque chose d’anodin, d’abstrait. C’est faire don d’une partie de soi. Quand je joue, j’incarne le matériau de base qui est moi-même. Quand on vient me voir, on vient voir un homme incarner un autre homme qui est nourri par lui-même. Il se trouve que cette formule 90 minutes avec… me plaît bien. C’est une intimité partagée avec le public. Je l’ai déjà fait maintes fois dans d’autres conditions, sans pour autant tomber bien sûr dans la télé-réalité, ce que je ne ferai jamais. C’est un prolongement de ce que je fais, je n’ai pas l’impression de faire autre chose que mon métier quand je fais ça. J’exerce constamment mon métier et je ne peux faire autrement.

Ça fait 54 ans que vous alternez théâtre, cinéma, télévision, comédies, grands classiques… Des années couronnées du succès que l’on connaît. Pouvez-vous dire maintenant que vous savez tout jouer ?

Non, bien sûr que non. Personne ne sait tout jouer, même si parfois, il arrive qu’on en soit presque convaincu. On sait tous faire des choses, c’est tout. Le premier matériau de l’acteur, c’est la vie, et plus particulièrement la sienne. Et, à un moment donné, pour pouvoir incarner, il faut avoir vécu, ce n’est pas possible autrement. On ne comprend pas ça quand on débute.

Y a-t-il encore des rôles que vous aimeriez jouer ? Avez-vous encore des rêves de comédien ?

Les rôles que j’ai envie d’incarner maintenant sont ceux qui font partie du répertoire classique. Sinon, je ne connais pas. Quand des gens écrivent pour moi, je ne sais pas à l’avance ce qu’ils vont me proposer. Je voudrais jouer L’Avare, car j’ai maintenant l’âge de le jouer. Le Roi Lear est aussi un vieux projet, mais j’ai encore un peu de temps devant moi… Je suis parfois taraudé par l’envie de rejouer des rôles que j’ai incarnés plus jeune, de les jouer avec la maturité qui est la mienne. Mais, en fait, je me suis rendu compte, pour l’avoir fait quelques fois, que l’on ne peut pas retrouver l’énergie, l’ingénuité que l’on a quand on aborde un texte pour la première fois. Mais, le véritable avantage de mon métier, c’est qu’on peut le pratiquer à tous les âges. Il faut juste savoir s’adapter et ne pas vouloir refaire ce que l’on a déjà fait à un moment donné, quand ça ne peut plus coller à ce que l’on est.

Y a-t-il des choses que vous regrettez ?

Ce que je regrette le plus c’est de vieillir, forcément. Ce n’est pas un avantage. Je ne vais pas reprendre à mon compte la phrase de De Gaulle : La vieillesse est un naufrage, quoique… Après, quelquefois, quand on embrasse un rôle et que ça tombe au plus juste, c’est une sorte de nouvelle jouissance. Mais pour ce bonheur-là, il y a 1 000 désagréments. Mais, c’est comme ça, je fais avec cette saloperie de vieillesse comme tout le monde.

Qu’est-ce qui a été marquant dans votre vie d’artiste ?

Ce qui a été le plus marquant pour moi, c’est quand j’ai compris à quel point ce qu’on est profondément sert de matériau de base à ce qu’on va incarner. Au début, on ne comprend pas ça, on imite les gens qu’on admire. Le jour où l’on arrive à se servir réellement de soi, à s’incarner soi-même en incarnant des personnages qui ne sont pas nous, quand on se croise sans concession dans le rôle que l’on joue, c’est un véritable choc. Maintenant, je sais que c’est comme ça, donc c’est moins un choc…, mais, pour moi, ça a été une vraie révélation.

Vous êtes un homme de gauche, vous ne l’avez jamais caché. Considérez-vous que c’est aussi votre rôle en tant qu’artiste connu et reconnu de faire entendre votre voix, de faire passer des messages ?

Mon rôle est avant tout d’être citoyen. Ce n’est pas parce que je suis comédien, « arrivé » de surcroit, que je suis un citoyen de seconde zone. Tout le monde l’ouvre, à mauvais ou à bon escient d’ailleurs, donc je ne vois pas pourquoi je ne m’autoriserai pas à le faire. À une certaine époque, j’étais plus véhément, non pas que j’ai moins de convictions, mais je suis moins manichéen. Actuellement, on est dans une sorte de démagogie ambiante contre laquelle il faut lutter. Que des choses soient à améliorer pour que tout le monde vive mieux est une évidence. Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans une période de progrès social. Ce qui se passe aujourd’hui nous le montre. Je ne défends pas ceux qui optent pour la violence, mais en même temps, il faut se rendre à l’évidence qu’un certain nombre de personnes n’arrivent pas à vivre, n’ont pas le droit de gagner leur vie, alors que certains déploient des richesses incommensurables. Si c’est ça le progrès social, je n’en ai pas du tout la même conception. Tous les jours, des choses révoltantes, insupportables se passent. Après, je n’oblige personne à penser comme moi, je me bats pour mes convictions. Que les gens m’aiment, ne m’aiment pas, peu importe.

Vous ne vous sentez pas bien dans ce monde, apparemment… Est-ce que votre métier a été pour vous le moyen de vous en échapper ?

Non, pas du tout. Il y a deux catégories d’acteurs, comme le disait Michel Bouquet : ceux qui oublient le monde dans lequel ils vivent et ceux qui, en restant connecté avec leur environnement, touchent du doigt ce qui leur permet de se trouver. Michel Bouquet, qui est l’un de mes maîtres, faisait partie de la première catégorie, moi de la deuxième. Quand je joue, j’essaye d’être au coeur du coeur de ce que je suis.

Quels conseils donneriez-vous à un comédien qui débute ?

Le meilleur conseil que je puisse donner, c’est qu’il faut, avant d’avoir envie d’être une vedette, avoir envie d’être comédien. Etre une vedette est sans intérêt et on peut en être une sans être bon comédien. Aussi, il faut s’armer de patience, de courage car le monde du théâtre et du cinéma est d’une grande cruauté. Quand on ne vous prend pas, c’est de vous dont on ne veut pas et c’est très dur. Mais, il ne faut jamais se décourager et toujours s’assurer à soi-même que l’on veut être comédien et rien d’autre. Ce métier demande de l’abnégation, du courage, de l’énergie et du travail. Dans ce métier, il n’y a pas de place pour les gens qui font les choses à moitié.

Info+ 

► 90 minutes avec • 13 mai - 20 h 30 • Opéra-Théâtre • 06 30 00 02 06 • www.beckersprod.com

Interview parue dans Octopus Magazine de mai 2019